ANNE PONTY
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Créatrice du podcast Le Chantier
“La liberté a toujours été mon moteur."

Crédit photo : Sébastien Durand
ANne-Claire
Lainé
"Se mettre à l’écoute du monde, c’est ce qu’on essaie de transmettre dans tous nos projets.
L'INTERVIEW
Anne-Claire Lainé, directrice de l'association Longueur d'ondes, vit depuis 15 ans, entre océan, nature, et créations sonores. Avec le festival brestois porté par des passionnés de radio, elle défend chaque année une vision exigeante, collective et accessible de la création radiophonique. Cette passionnée d’histoires, la grande et les petites, se définit comme engagée pour ce secteur, qu’elle essaye de soutenir autant qu’il la nourrit.
Quel était ton rapport aux histoires quand tu étais petite ?
J’ai l’impression d’en avoir un peu manqué dans ma petite enfance. Je suis d’une génération où la télé avait une place énorme dans nos vies d’enfants, d’adolescents. Alors en tant que jeune adulte, j’ai développé une curiosité pour la culture, la littérature, la radio aussi avec les émissions de France Culture.
Ça a complètement changé mon rapport au monde, aux autres. Mon lien aux histoires s’est tissé sur le tard.
Quel est ton parcours ?
J’ai suivi des études d’histoire contemporaine. J’ai fait mon master en histoire orale, c’est là que j’ai découvert le travail autour du témoignage, du recueil de parole. Dans l’analyse du temps très proche, il y a moins de sources, la parole des témoins tient une place centrale. J’ai ensuite fait un stage à France Culture, à La Fabrique de l’Histoire. J’y suis restée deux ans, à faire mes premiers reportages et documentaires. Ça a forgé une connaissance très intime de la radio publique, de ses métiers, de ses savoir-faire, de ses équipes. C’était vraiment passionnant.
Puis j’ai eu envie de creuser le documentaire, alors j’ai fait un master en cinéma documentaire à Lussas. Ça a été une super école.
Et ta rencontre avec Longueur d'ondes ?
À la suite de ce master, j’avais un bon copain qui travaillait à Longueur d’ondes qui m’a dit : “Viens, ils cherchent quelqu’un pour le festival.” Je suis arrivée à Brest pour trois mois, et finalement j’y suis depuis quinze ans. J’ai rencontré une équipe très chouette, très vive, dynamique, avec beaucoup de bénévoles.
Le projet a beaucoup évolué depuis mon arrivée. On a développé une forte dimension d’éducation aux médias, d’accompagnement dans la pratique radio : avec des scolaires, mais aussi avec des publics en insertion… On s’est mis aussi à faire de la formation professionnelle. Et il y a eu, en parallèle, une forme d’explosion du podcast, avec un engouement toujours plus grand du public, mais aussi de nouvelles productions audios, un renouvellement des sujets abordés. Ça a marqué une nouvelle étape dans le projet porté par Longueur d’ondes.
Longueur d’ondes s’est construite autour d’une vision démocratique de la radio…
Oui, complètement. On met en avant l’écoute, on insiste sur le fait de donner la parole à tout le monde, de créer du lien, d’être dans l’accessibilité.
Cette portée démocratique vient de la radio elle-même : c’est un média de l’intime, un média qu’on peut mettre au cœur d’une place de village pour tisser un dialogue. Par exemple, l’an dernier, avec Léa Chevrier et Laureline Amanieux, on a accompagné des élèves en filière bois du lycée professionnel de L’Elorn à Landerneau dans la réalisation de podcasts sur des femmes inspirantes, souvent oubliées de l’histoire. C’est une manière, pour nous, de proposer à différents publics de se saisir d’un micro, de se raconter, d’aller recueillir la parole de l’autre. Avec la conviction que cela favorise la rencontre, une meilleure compréhension de soi-même et des autres. Ça résonne avec ma réponse précédente : l’écoute d’histoires a façonné mon regard sur le monde, ma curiosité. Aujourd’hui, dans une période compliquée, cette question de l’écoute, du regard critique, de l’apprentissage de la citoyenneté médiatique a une place centrale dans notre association et dans nos ambitions.
Quel lien avez-vous avec Women & Podcasts, et pourquoi ce partenariat est important ?
Ce type de partenariat est nécessaire parce qu’il participe à la structuration de l’écosystème podcast, à sa valorisation, et à la reconnaissance de la diversité et de sa grande richesse, notamment auprès des pouvoirs publics.
On a à cœur de faire une place aux podcasteuses et aux structures comme Women & Podcasts, qui accompagnent les professionnelles dans leur cheminement, en proposant du soutien, de la mise en réseau. La séance qui avait lieu au festival cette année « Vivre du podcast en-dehors de Paris », menée par des femmes productrices, podcasteuses, réalisatrices a été très suivie.
Comment as-tu vu évoluer l’écosystème radio/podcast en quinze ans ?
L’émergence du podcast a ouvert de nouvelles portes à la fois dans le secteur professionnel mais aussi dans les productions associatives ou amateures. De nombreuses personnes se sont facilement emparées des outils, ont créé un podcast de toutes pièces, personnel ou collectif. Ça a fait émerger énormément de créativité. Aujourd’hui, quand on imagine un projet artistique ou sociétal, on pense souvent à la manière d’y développer une dimension sonore : pour parler autrement au public, pour travailler une autre dimension du projet, ou pour toucher des publics éloignés. On peut s’en réjouir.
Pour nous ça a été une bouffée d’air, les sujets abordés lors du festival ont pris une orientation nouvelle, avec de nouvelles voix, de nouvelles approches.
On est conscient des difficultés que le secteur traverse, on essaye de l’accompagner au mieux. Pour autant, je reste assez optimiste. Je pense qu’il y a un vrai élan. Et même si tout ne va pas changer du jour au lendemain, les lignes bougent. Je pense aux débats qu’on a eus récemment autour de la qualification juridique des œuvres sonores, aux accords signés entre le PIA et Radio France qui témoignent d’une volonté d’ouverture de Radio France à des contenus indépendants, etc. Ça ne résout pas tout, mais cela montre que les choses avancent.
Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui veut se lancer dans une création sonore ?
Je suis parfois étonnée de la place prise par la voix du journaliste ou du documentariste dans certains podcasts. Je n’ai aucun problème avec la première personne, au contraire, je trouve ça très intéressant. Partir de soi, partager ses questionnements, ça peut embarquer l’auditeur, l’auditrice.
Mais je pense aussi qu’il est important de se rappeler qu’on est dans un média qui a un langage propre, une grammaire particulière. Il faut se dire qu’il existe une créativité propre au sonore qui est immense. Pour moi faire attention à l’espace sonore, à la réalisation, aux dispositifs adaptés au son est super important. Il me semble que c’est en écoutant qu’on peut prendre conscience de cette diversité d’approche et de la confiance qu’on peut accorder à la dimension sonore d’un podcast. Alors je lui dirais de se nourrir de créations sonores plurielles et diverses et de penser à la qualité du son et des situations sonores.
Et toi, quelles sont tes inspirations ?
Il y a des moments d’écoute qui ont été très forts pour moi, notamment en écoute collective. Je me souviens d’une écoute dans un auditorium à Longueur d’ondes, quand je n’y travaillais pas encore, d’un documentaire belge qui s’appelle « Je suis Frédéric » de Damien Magnette. C’était une expérience très marquante. Il faudrait vraiment développer davantage les occasions de découvrir des créations sonores dans de bonnes conditions d’écoute, un peu comme on va au cinéma.
J’étais aussi très heureuse que Sophie Simonot reçoive le prix Grandes Ondes cette année pour « Même pas mort » (Les Pieds sur terre, France Culture). C’est assez rare de voir un parcours d’autrice où l’on sent aussi nettement un cheminement et un aboutissement dans son travail.
La fiction “La Dernière nuit d’Anne Bonny” de Claire Richard et Sabine Zovighian est fabuleuse tant dans sa version adulte que dans sa version jeunesse, La Reine des pirates. Je vous conseille également d’écouter la fiction « Alice et Hadrien » qu’elles ont réalisée pour France Culture. C’est très réussi. Voici quelques références, mais il y en aurait évidemment beaucoup d’autres…
Et si tu devais raconter une histoire à la petite fille que tu étais, qui manquait d’histoires ?
Je lui raconterais l’histoire de Timmy, un petit lapin borgne, très timide, qui se retrouve embarqué parmi les Lapins de la couronne chargés de la protection de la reine d’Angleterre. Il y a toute une mise en abyme du monde médiatique. Cette histoire met en lumière des questions de fond avec beaucoup de force, de délicatesse. J’adore la lire en ce moment avec ma fille. C’est tellement important de nourrir l’imaginaire de cette manière comme ça. Ce sont des œuvres précieuses. Il y a d’ailleurs dans le podcast jeunesse une créativité incroyable qui ne cesse de développer et qui forge l’écoute d’une génération d’enfants qui sont les auditeur·ices de demain !
